Acheter des actions d’un fabricant de panneaux solaires. Éviter soigneusement les groupes pétroliers dans son portefeuille. Beaucoup d’investisseurs sont convaincus que ces choix pèsent concrètement sur la transition écologique.
Dans l’immense majorité des cas, pourtant, acheter une action « verte » en bourse n’a aucun impact direct sur la planète. Pas de cynisme là-dedans, juste de la mécanique financière. Une fois qu’on la comprend, on change de logiciel sur l’investissement « responsable » — et on découvre un levier bien plus puissant, largement ignoré : rester actionnaire de ce qui pollue pour peser dessus.
Ce que votre achat en bourse finance réellement
Presque personne ne l’explique clairement : quand vous achetez une action en bourse, sur votre PEA ou votre compte-titres, vous achetez un titre qui existe déjà, détenu par quelqu’un d’autre. Votre argent ne va pas dans les caisses de l’entreprise. Il va dans la poche du vendeur, l’actionnaire précédent.
On appelle ça le marché secondaire, par opposition au marché primaire où les titres sont émis pour la première fois. Une entreprise cotée depuis dix ans a déjà levé son capital initial il y a longtemps. Chaque transaction qui suit, la vôtre comme celle d’un fonds de pension ou d’un trader algorithmique, n’est qu’un transfert de propriété entre deux investisseurs. L’entreprise ne voit jamais cet argent, ne le sait même pas, et ne change rien à son activité à cause de lui.
Concrètement : acheter une action d’un fabricant de panneaux solaires ne lui donne pas un centime de plus pour construire une usine. Vendre une action d’un groupe pétrolier ne lui retire pas un centime pour financer un nouveau forage. Le prix de l’action peut monter ou baisser selon l’offre et la demande, mais le compte en banque de l’entreprise n’est pas concerné.
Les rares cas où votre argent va vraiment à l’entreprise
Il n’existe que trois situations où votre argent finance vraiment une entreprise :
- L’introduction en bourse (IPO) — lorsqu’une entreprise vend ses actions au public pour la première fois, l’argent des souscripteurs entre effectivement dans sa trésorerie. C’est le seul moment de la vie d’une action où l’achat finance directement l’activité.
- L’augmentation de capital — une entreprise déjà cotée peut émettre de nouvelles actions pour lever des fonds frais (financer un projet, réduire sa dette, racheter un concurrent). Là encore, l’argent des souscripteurs va dans les caisses de l’entreprise, au prix d’une dilution pour les actionnaires existants.
- Les obligations vertes (green bonds) — une entreprise ou un État emprunte de l’argent sur les marchés en s’engageant contractuellement à l’affecter à des projets environnementaux précis (efficacité énergétique, énergies renouvelables, gestion de l’eau). Le fléchage est vérifié, souvent audité par un tiers. C’est un financement direct et traçable, mais qui reste un prêt, pas un investissement en actions.
En dehors de ces trois cas, tout achat d’action sur le marché secondaire — c’est-à-dire la quasi-totalité de ce que fait un investisseur particulier — n’a aucun effet de financement direct sur l’entreprise, verte ou non.
Le piège du narratif : quand « vert » ne veut pas dire « solide »
Il y a un deuxième problème, souvent plus coûteux pour votre portefeuille. Beaucoup d’entreprises qui portent une étiquette « verte » (hydrogène, solaire, certains constructeurs de véhicules électriques) reposent sur un narratif d’avenir plus que sur des fondamentaux solides aujourd’hui. Cash-burn élevé, rentabilité annoncée à un horizon lointain, dépendance forte aux subventions publiques ou à la réglementation : des profils financiers fragiles, indépendamment de la noblesse de la mission.
Rien contre un secteur en particulier ici : chaque dossier mérite d’être étudié au cas par cas, et certains réussiront très bien. Juste un rappel utile. Une bonne histoire n’est pas un bon bilan. Le marché a régulièrement payé des entreprises « de la transition » sur la foi de leur mission plutôt que sur leurs chiffres, avant de corriger brutalement quand la comptabilité a rattrapé le récit. Distinguer la story (ce qu’une entreprise promet de devenir) de la qualité (ce qu’elle est financièrement aujourd’hui) est un réflexe à appliquer à n’importe quel thème d’investissement à la mode, vert ou non.
Le paradoxe inverse : rester actionnaire du « sale » pour peser dessus
Si acheter des actions « vertes » ne finance pas directement l’écologie, il existe en revanche un levier réel, qui fonctionne à l’envers de l’intuition : rester actionnaire des entreprises polluantes pour utiliser les droits que ça donne, plutôt que de les fuir.
Être actionnaire, même minoritaire, donne des droits concrets : voter en assemblée générale, déposer des résolutions, s’exprimer directement auprès du conseil d’administration et de la direction. On appelle ça l’engagement actionnarial (shareholder activism). Un exemple documenté montre à quel point ça peut peser, bien plus qu’un désinvestissement symbolique.
Le cas Engine No. 1 contre ExxonMobil (2021)
En 2021, un petit fonds activiste nommé Engine No. 1 a lancé une bataille de procurations (proxy fight) contre le conseil d’administration d’ExxonMobil, l’une des plus grandes compagnies pétrolières au monde. Sa participation au capital d’Exxon : à peine 0,02 %, environ 250 millions de dollars sur une capitalisation qui se comptait alors en centaines de milliards. Elle cherchait à faire élire au conseil des candidats indépendants capables de pousser Exxon à repenser sa stratégie face à la transition énergétique, sans démanteler l’entreprise ni en sortir.
Le point de bascule n’a pas été Engine No. 1 à lui seul — sa participation était bien trop faible pour l’emporter mécaniquement. Ce qui a fait la différence, c’est le ralliement des trois plus grands gestionnaires d’actifs indiciels au monde, BlackRock, Vanguard et State Street — les « Big Three », qui détenaient ensemble environ 21 % du capital d’Exxon — dont une partie a voté en faveur des candidats proposés par Engine No. 1. C’était la première fois que ces trois géants votaient ensemble contre la direction d’Exxon sur une liste de candidats contestée.
L’assemblée générale du 26 mai 2021, dont le résultat a été confirmé début juin, a vu trois des douze sièges du conseil d’administration d’Exxon revenir aux candidats d’Engine No. 1 (Gregory Goff, Kaisa Hietala et Andrew Karsner). Un fonds détenant deux centièmes de pour cent du capital a fait basculer la gouvernance d’un géant pétrolier, non pas en le boycottant, mais en restant actionnaire et en utilisant les mécanismes de vote.
En sortant du capital d’une entreprise qui pollue, vous ne la punissez pas — vous cédez la place à quelqu’un qui se moque de l’impact.
Quand un investisseur soucieux d’impact vend ses actions d’une entreprise polluante par principe, ces actions ne disparaissent pas : elles sont rachetées par quelqu’un d’autre, généralement un acheteur indifférent aux enjeux environnementaux. Le désinvestissement fait taire les voix qui pourraient peser pour un changement, au profit d’actionnaires qui ne s’en serviront jamais. Rester actionnaire pour voter, interpeller la gouvernance et soutenir les résolutions sérieuses est souvent une action à impact plus concrète que le boycott.
Ce qui a un vrai effet de levier écologique
Le choix d’un ticker sur le marché secondaire n’est donc pas le bon levier. Ce qui compte se joue ailleurs, dans des décisions qui ne se prennent pas depuis une interface de courtage :
- Les choix de consommation — ce sont les revenus des entreprises, pas le cours de leur action, qui déterminent leur capacité d’investissement et leurs marges de manœuvre stratégiques.
- Le don ou l’engagement associatif — un financement direct à une organisation qui agit sur le terrain a un effet immédiat et traçable, contrairement à un achat en bourse.
- Le vote politique et la pression réglementaire — les règles du jeu (normes d’émissions, prix du carbone, subventions) changent le comportement de toutes les entreprises d’un secteur à la fois, bien plus efficacement qu’une décision individuelle d’achat ou de vente.
- L’engagement actionnarial, pour ceux qui investissent en direct dans des actions individuelles — voter en assemblée générale, soutenir des résolutions sérieuses, s’informer sur les votes de son courtier ou de ses fonds quand c’est possible.
Ces leviers ont un point commun : ils touchent des flux réels (argent qui rentre dans l’entreprise, règles qui s’imposent à tous, voix qui pèsent en assemblée), pas l’affichage d’un portefeuille.
Pourquoi LÉONARD ne filtre pas par thème, mais par fondamentaux et dynamique de prix
Cette réalité a une conséquence directe sur la façon dont j’ai construit LÉONARD. La méthode ne sélectionne pas d’entreprises parce qu’elles appartiennent à un thème porteur — vert, technologique, ou n’importe quel autre récit à la mode. Elle s’appuie sur deux dimensions vérifiables : la qualité des fondamentaux (rentabilité, solidité financière, régularité des résultats — dans l’esprit du score de Piotroski et des zones de valorisation) et la dynamique de prix (le momentum, c’est-à-dire ce que le marché est en train de faire réellement, pas ce qu’il promet de faire).
Ce choix n’a rien d’idéologique. Vendre un narratif thématique qui « fait du bien » est plus facile commercialement que d’expliquer patiemment pourquoi un bilan solide compte plus qu’une belle histoire. J’ai détaillé comment fondamentaux et momentum se combinent, et pourquoi aucune des deux approches ne suffit seule, dans cet article sur l’analyse technique et fondamentale.
En français. En 20 minutes.
Contexte, thèse d’investissement et risques — sans jargon, sans abonnement.
Questions fréquentes
Acheter des actions d’entreprises vertes finance-t-il vraiment la transition écologique ?
Dans la quasi-totalité des cas, non. Un achat d’action sur le marché secondaire (bourse classique, via un courtier) est un transfert entre deux investisseurs : l’argent va à l’ancien actionnaire, pas à l’entreprise. Seules l’introduction en bourse, l’augmentation de capital et les obligations vertes financent directement une entreprise.
Qu’est-ce que le marché secondaire, et en quoi diffère-t-il du marché primaire ?
Le marché primaire est le moment où une entreprise émet de nouveaux titres et reçoit directement l’argent des souscripteurs (introduction en bourse, augmentation de capital). Le marché secondaire est l’échange de titres déjà émis entre investisseurs, sans que l’entreprise concernée touche un centime de la transaction. La quasi-totalité des ordres passés par un particulier ont lieu sur le marché secondaire.
Vendre les actions d’une entreprise polluante a-t-il un effet sur elle ?
Un effet très indirect sur son cours de bourse (pression vendeuse marginale), mais aucun effet sur sa trésorerie ou son activité. En revanche, sortir du capital fait perdre le droit de vote en assemblée générale et toute capacité d’engagement actionnarial — un droit que d’autres investisseurs, potentiellement indifférents aux enjeux environnementaux, récupèrent alors.
Qu’est-ce que l’engagement actionnarial (shareholder activism) ?
C’est l’utilisation des droits attachés à la détention d’actions — vote en assemblée générale, dépôt de résolutions, dialogue avec le conseil d’administration — pour pousser une entreprise à changer sa stratégie. L’exemple le plus documenté est la campagne du fonds Engine No. 1 en 2021, qui a fait élire trois administrateurs indépendants au conseil d’ExxonMobil avec seulement 0,02 % du capital, grâce au soutien de grands gestionnaires d’actifs comme BlackRock, Vanguard et State Street.
Comment savoir si une entreprise « verte » a des fondamentaux solides ou repose surtout sur un narratif ?
Il faut regarder les chiffres indépendamment du discours : niveau de rentabilité actuel (pas seulement projeté), niveau d’endettement, dépendance aux subventions publiques, et capacité à générer du cash sans lever continuellement de nouveaux capitaux. Un bon projet écologique n’est pas automatiquement un bon investissement — les deux jugements sont distincts et doivent être faits séparément.
Quels sont les vrais leviers pour avoir un impact écologique en tant que particulier ?
Les choix de consommation, le don à des organisations agissant directement sur le terrain, le vote politique et le soutien à la réglementation environnementale ont un effet plus direct que le choix d’un ticker en bourse. Pour ceux qui détiennent des actions en direct, l’engagement actionnarial (vote en assemblée générale, résolutions) reste l’outil le plus proche du marché boursier lui-même.
⚠️ Nos contenus sont fournis à titre informatif et éducatif uniquement. Ils ne constituent pas un conseil en investissement au sens des articles L. 321-1 et suivants du Code monétaire et financier. Aucune entreprise ou secteur cité dans cet article ne fait l’objet d’une recommandation d’achat ou de vente. Tout investissement comporte un risque de perte en capital. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures. Consultez un conseiller financier agréé avant toute décision d’investissement.
Cet article a été rédigé avec l’assistance d’outils d’intelligence artificielle, sous supervision et relecture de Laurent Vinatier.
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